LA DOULEUR CHEZ LA PERSONNE ÂGÉE
Par le Docteur Bruno COMYN
2 remarques pour commencer
- La prévalence de la douleur augmente avec l'âge.
- Il s'agit d'une urgence en gériatrie car elle entraîne : anorexie,
dénutrition, troubles du sommeil, dépression, perte d'autonomie,
syndrome de glissement (risque suicidaire important chez la personne âgée)
chez le patient, et retentit sur l'entourage.
DÉFINITIONS
On distingue trois niveaux dans la douleur :
1) Définition de la douleur : Elles sont nombreuses. La plus satisfaisante
est celle de l'association internationale de l'étude de la douleur
proposée en 1979 : " la douleur est une expérience sensorielle
et émotionnelle désagréable, liée à une lésion
tissulaire existante ou potentielle ou décrite en terme d'une telle lésion".
La douleur comprend quatre composantes : sensorielle, émotionnelle, cognitive
et comportementale.
2) Définition de la souffrance : Les réactions engendrées
par la douleur correspondent à la notion de souffrance. C'est l'association
de phénomènes à la fois physiques, moraux et psychologiques
mettant en jeu tous les mécanismes affectifs, intellectuels et instinctifs.
La souffrance varie beaucoup d'un individu à l'autre, elle est fonction
du contexte ou de la signification de la douleur. Ainsi les douleurs de cicatrisation
post-opératoire sont moins pénibles que celles qui accompagnent
la réapparition d'un cancer.
3) La douleur totale : Cecily Saunders a qualifié de "total pain"
les multiples composantes de la douleur chronique : physiques, psychologiques,
spirituelles et sociales. La douleur chronique est en elle-même une maladie
pour certains. La prévision de sa continuité conduit à
l'anxiété, à la dépression et à l'insomnie
qui, en retour, accentuent les composantes physiques de la douleur.
ÉVALUATION DE LA DOULEUR
- Avant tout, il convient de connaître l'histoire de la maladie l'histoire
du malade, ses antécédents, son psychisme antérieur
- Différencier douleur aiguë et chronique.
- Préciser les caractères de la douleur : type, intensité,
siège, irradiation, conditions de survenue, variations (selon geste,
position, médicaments, visite, occupation...), ancienneté...
- Le malade est l'expert pour évaluer sa douleur.
Deux notions capitales :
- c'est le malade qui évalue sa douleur (dans toute la mesure du possible).
En cas de difficultés ou d'impossibilité, l'évaluation
sera menée par les soignants. Dans tous les cas, elle s'efforcera d'être
pluridisciplinaire.
- le malade a toujours raison quand il évalue sa douleur (même
si son évaluation ne correspond pas à celle que feraient les soignants,
en plus ou en moins).
L'interrogatoire de la famille est également indispensable.
L'évaluation est toujours triple: par le patient (+++), par les soignants,
par la famille; avec mise en commun ensuite.
Les échelles :
Elles ne représentent pas une fin en soi, mais constituent un bon instrument
de communication.
Elles sont de plusieurs types :
a) Unidimensionnelle : la plus connue est l'E.V.A.(échelle visuelle
analogique) simple et rapide à mettre en oeuvre, mais pas toujours utilisable
car nécessite une capacité d'abstraction et de compréhension.
b) Pluridimensionnelle : la "Mac Gill pain questionnaire", et le
questionnaire de la douleur de Saint Antoine (QDSA). Longue, nécessite
une bonne verbalisation, n'analyse pas le comportement.
c) Comportementales : basées sur l'étude du comportement du malade,
elles sont essentiellement au nombre de trois
1- échelle E.G.R.( échelle de Gustave Roussy), qui est en fait
une échelle de la douleur chez l'enfant.
2- échelle Doloplus de Bernard Wary qui, à notre sens, est la
meilleure et la plus adaptée à la gériatrie bien qu'elle
ne soit pas exempte de critiques. Elle permet l'étude du retentissement
somatique, du retentissement psychomoteur et du retentissement psycho social
de la douleur.
3- grille d'évaluation de la douleur de l'U.S.P. du Val d'Azergue.
Les particularités de l'évaluation de la douleur chez la personne
âgée sont de deux ordres :
- liées à l'interrogatoire : qui est souvent contraire, émaillé
de nombreuses plaintes,
- liées à l'examen clinique : permettant le recueil de manifestations
verbales (audibles) et non verbales (visibles) particulièrement intéressantes
chez le sujet âgé non communiquant.( il faut savoir qu'aucune de
ces échelles n'est parfaite et qu'elles sont toutes critiquables).
Les difficultés :
- L'évaluation doit être tripartite: patient, soignants, famille.
- Le recueil de l'évaluation de la douleur faite par le patient doit
obligatoirement être multidisciplinaire c'est-à-dire incluant l'appréciation
de l'aide-soignante, de l'infirmière et du médecin car la fonction
de l'évaluateur est très importante : que dit-on à qui
? qui évalue ?
- Il convient d'évaluer et de réévaluer régulièrement
(avant et après la prise de médicaments, une visite, une occupation...).Mais
à l'acmé de la douleur, le patient ne supporte pas toujours bien
d'être "questionné".
- Évaluer les différentes douleurs (et non la douleur), qui peuvent
peut-être nécessiter plusieurs traitements (et non un traitement).
- Évaluer une douleur revient à "confronter" deux subjectivités:
celle du patient, et celle de l'évalueur. Celui-ci doit être le
plus neutre possible dans son appréciation.
- Le seuil de la douleur est très variable dans le temps.
- L'évaluation peut être rendue difficile : soit chez un patient
volubile, plus ou moins hypochondriaque, soit au contraire chez un patient dont
les réponses sont pas ou peu fiables du fait :
- d'un trouble de l'attention,
- d'un état confusionnel, d'une dépression,
- d'une altération de la mémoire,
- d'une atteinte sensorielle ou du langage,
- de troubles neuropsychiques,
- d'une atténuation de la douleur d'ordre culturel,
- d'un masquage d'une plainte aiguë dans un cortège de plaintes
chroniques fluctuantes, (d'où l'importance de l'examen clinique, encore
plus fondamental chez la personne âgée),
- de la multiplicité des atteintes pathologiques avec donc la multiplicité
de douleurs différentes, parfois de nature ou d'origine distincte.
- Noter l'évaluation par écrit, avec précision (et non
: "il a mal, il a plus mal ou moins mal", ce qui est inexploitable
par le médecin)
- Ne pas se priver du test thérapeutique antalgique si on hésite
sur la réalité de la douleur: il peut "rapporter gros"
pour le patient.
Quels mots sur quels maux ? Principe de base : le patient a toujours raison
quand il parle de sa douleur; et il est important de lui signifier que nous
croyons qu'il a mal, nous croyons à sa douleur, et nous l'avons prise
en compte; même si certains patients ont tendance à minimiser ou
au contraire maximaliser leur douleur. Il convient alors de comprendre le pourquoi
de cette attitude. ( Il est capital que les soignants, mais aussi la famille,
puissent confronter ce que le patient a pu leur exprimer, verbalement ou non
(attitudes du corps, sous-entendus...). En effet on n'exprime pas les mêmes
émotions, les mêmes sensations, au conjoint, au médecin,
et à l'aide soignante par exemple. Les "conséquences"
ne sont pas les mêmes, les éventuels "intérêts"
non plus. Une non mise en commun des différents messages envoyés
à ces différents "récepteurs" expose à
un risque important de perte de qualité et d'intensité de ceux-ci.
Exprimer sa douleur au médecin peut entraîner une nouvelle hospitalisation,
de nouveaux traitements (chimiothérapie par exemple, souvent redoutée
ou mal vécue), de nouveaux examens (parfois eux mêmes douloureux)
; un dialogue risque de reprendre avec parfois son cortège de mots difficiles
à entendre, de décisions à prendre, de réflexions
et de "remue-méninges". Les défenses érigées
à grand peine risquent d'être malmenées. Autant de perspectives
que le malade craint souvent. Dès lors on peut comprendre la retenue
du malade. Que va dire ou faire le médecin si je lui signifie ma douleur
? ( Exprimer sa douleur à l'infirmier(e) ou à l'aide soignant(e)
n'a pas du tout la même résonance. Ce soignant n'a pas le pouvoir
décisionnel (décision parfois vécue comme "sanction"
par le patient du fait de ses éventuelles conséquences). De ce
point de vue, se confier devient dès lors plus facile, moins "dangereux"
(même si ses propos sont retransmis au médecin).D'autre part ce
soignant est souvent du sexe féminin ; avec pour le patient, en filigrane
, le risque d'amalgame plus ou moins conscient avec le rôle de mère.
On devine alors les risques et le danger, autant pour la soignante que pour
le patient. Exprimer sa douleur à la famille ou aux proches apporte son
lot de difficultés : générer de la peine, de l'angoisse,
de l'insomnie, de la colère, de la fuite, une mauvaise communication,
être jugé...
Perception de la douleur chez la personne âgée : Elle est identique
à celle de l'adulte plus jeune, tout au moins sur le plan physiologique
et neuro anatomique. C'est l'expression qui est modifiée, non la perception.
Attention aux pièges de la confusion, de la dépression, du repli,
du mutisme, du changement de caractère, qui peuvent représenter
autant de manifestations atypiques de la douleur. Il en est de même pour
les cris du dément ou du psychotique où on ne distingue plus bien
les cris "habituels" des cris de douleur. L'âge avançant,
les dysfonctionnements et les sources de douleurs se multiplient, qu'elles soient
aiguës ou chroniques. Le sujet âgé finit par banaliser ses
douleurs. Il devient fataliste, comme si âge et douleur allaient forcément
de pair. Dès lors, il se plaint moins. Mais il est probable que la génération
future de personnes âgées se plaindra davantage que l'actuelle
car moins habituée à souffrir.
De la nécessité de toujours rechercher l'étiologie, même
et surtout chez le dément. L'examen clinique par le médecin est
indispensable ; il doit être aussi complet que possible même s'il
demande plus de temps et de patience chez la personne âgée. Il
doit s'évertuer à déterminer l'étiologie et à
comprendre le mécanisme de la (ou des) douleur(s) afin de pouvoir bâtir
une stratégie thérapeutique adaptée, et donc plus efficace.
Pas de traitement "presse bouton" automatique. Il est nécessaire
de faire l'inventaire des différentes pathologies et des différents
traitements.
AUTRES TRAITEMENTS NON MÉDICAMENTEUX DE LA DOULEUR
La qualité de la relation avec la personne âgée et la prise
en compte de la dimension psychologique de la douleur sont fondamentales, faute
de quoi on s'expose entre autres au risque d'échec du traitement, aux
effets secondaires et à une mauvaise observance. Il est indispensable
d'instaurer une véritable politique de prise en charge de la douleur
et de la dépression souvent associée si elle se pérennise
(risque de cercle vicieux douleur dépression).
Préserver l'autonomie maximale et la qualité de vie doit rester
une priorité absolue.
1) Versant psychologique : rappelons le rôle essentiel de soutien que
peut avoir la famille près de son patient, et les soignants près
de la famille.
- en théorie : soutien psychothérapeutique, relaxation, sophrologie,
hypnose, balnéothérapie, musicothérapie, sociothérapie.
- en pratique gériatrique, tout dépend de la participation ou
non, et de l'état neuro psycho sensoriel du patient.
2) La physiothérapie :elle a un rôle relationnel important (kinésithérapie,
rééducation, stimulation électrique trans-cutanée
-T.E.N.S-).
3) Traitement chirurgical : viscéral, orthopédique, ou neurologique.
4) Radiothérapie
SIGNIFICATION DE LA DOULEUR POUR LE MALADE-ÉCOUTE DU MALADE
Préambule:
- le patient n'attend pas ou ne demande pas toujours "zéro douleur"
quelle est sa demande ? lui rendre une douleur supportable lui suffit assez
souvent.
- pourquoi certains patients ne disent pas, ou masquent leur douleur ?
- faut-il calmer toutes les douleurs ? n'y a-t-il pas des douleurs " positives"
au même titre qu'il existe des stress positifs et des stress négatifs
? Question d'intensité ?
- il est nécessaire d'expliquer au patient sa douleur (causes, mécanismes,
traitements...) ce qui le tranquillisera.
Signification : en voici quelques unes :
- expiation (de quoi ?), châtiment (qu'ai-je fait pour avoir si mal ?
qu'a-t-il fait pour "mériter" cela ?) => parfois culpabilité.
- rédemption, grandissement spirituel (l'Église ne le pense plus
!) => acceptation plus facile.
- avoir mal = être vivant, donc maîtriser encore un peu (ou avoir
le fantasme de) ; parfois "peur de ne pas avoir mal", car avoir mal
= vivre.
- passage obligé, nécessité, fatalité => parfois
lâcher prise, dépression.
- un test (selon la perception de la famille) : " il n'a pas de courage,
il se laisse aller, il se plaint toujours" => risque de jugement par
la famille si mauvaise tolérance par le patient.
- seul vecteur de communication entre le patient et l'équipe ou la famille
=> incite à revoir la qualité d'écoute et de prise en
charge du patient (douleur-maternage, douleur-régression, douleur-dépendance,
douleur-dépression).
- une muraille défensive d'économie psychique : la douleur physique
est encore moins pénible que la douleur psychique à laquelle elle
se substitue ; elle évite de penser à autre chose, de se poser
les vrais questions, de sombrer dans la psychose ou la névrose.
- aggravation de l'affection causale, en particulier si la douleur s'accentue
=> angoisse.
- prétexte à chantage: "si je dois guérir, j'accepte
la douleur ; sinon, je l'accepte mal".
Écoute du malade : toujours nécessaire, elle devient absolument
indispensable pour entendre et essayer de comprendre ce que le malade nous
signifie à travers ses mots ou... ses silences, à travers son
vécu de sa douleur (attention au piège de l'interprétation,
de l'écoute sélective, du "se mettre à la place de").
VÉCU DE LA DOULEUR PAR LA FAMILLE ET LES SOIGNANTS
Les soignants ( Rappelons la nécessité de se former sur la douleur)
:
- pour les médecins, afin d'apprendre à l'évaluer et la
traiter,
- pour les infirmières et aides soignantes, afin d'apprendre à
l'évaluer, la rapporter au médecin, et la gérer au lit
du patient,
- pour tous les soignants, afin d'apprendre à gérer ses émotions
face à la douleur de l'autre (ce qui ne veut pas dire devenir insensible),
et pour comprendre son étiologie, ses mécanismes, le maniement
des médicaments. ( La non prise en compte, et/ou la persistance de la
douleur, parfois malgré un traitement bien conduit, induit une souffrance
psychologique chez les soignants, en particulier chez les infirmières
et aides soignantes. ( Sont souvent rencontrés : la culpabilité,
la responsabilité, l'impuissance, l'angoisse, le mal-être, la projection,
la révolte, la colère, la fuite, la sensation d'être douloureux
soi-même, la frustration, l'épuisement (burn-out), les conflits
dans l'équipe, l'impression de non mériter les reproches parfois
adressés par la famille : Peut alors se profiler, tout au moins dans
l'imaginaire, la tentation de l'euthanasie : "Je ne supporte plus de le
voir souffrir". ( L'importance des prescriptions anticipées est
alors bien mise en exergue, afin de ne pas laisser la douleur physique s'installer,
et son corollaire la douleur psychique. ( L'utilité, et parfois même
la nécessité, de respecter certaines douleurs physiques, qui viennent
se substituer à des douleurs psychiques encore plus dévastatrices
et plus intolérables. C'est parfois ce que fait le patient quand il minimise
ou nie ses douleurs.
La famille : Il est nécessaire d'expliquer la situation pathologique
à la famille, dans tous ses compartiments, et la stratégie diagnostique
et
thérapeutique afin de l'éclaircir. La tension anxieuse s'en trouvera
considérablement soulagée. La douleur d'un proche ou d'un ami
peut générer :angoisse, agressivité, colère vis
à vis des soignants, révolte, non communication, impuissance,
fuite, parfois même arrêt des visites, demande d'euthanasie.
CONCLUSION
ÉCOUTER - ENTENDRE - FAIRE CONFIANCE ET CROIRE LE MALADE - COMPRENDRE
- EXPLIQUER LA MALADIE -
NE PAS DÉLAISSER LA FAMILLE
ÉVALUER ET RÉÉVALUER LA DOULEUR
TRAVAIL MULTIDISCIPLINAIRE D'ÉQUIPE