NOTES SUR L'EUTHANASIE
Michel Cavey, médecin-chef de l'hôpital Saint Jean, Briare, France,
98.
La question de l'euthanasie est posée à notre société
depuis longtemps. Il y a eu, spécialement dans les années 94-95,
plusieurs débats télévisés sur le sujet, et la pression
se fait de plus en plus insistante pour instituer une loi sur le sujet. Une
association, l'Association pour le Droit de Mourir dans la Dignité, milite
dans ce sens.
Au cours de l'été, deux affaires ont remis le problème
sur le devant de la scène :
Une infirmière de l'hôpital de Mantes-la-Jolie, dans les Yvelines,
a reconnu avoir mis fin aux jours d'une trentaine de malades.
Un médecin de la région toulousaine a été traduit
devant l'Ordre régional pour avoir effectué une euthanasie. Il
a été relaxé par ses pairs.
C'est ce qui a poussé le Secrétaire d'Etat à la Santé
à demander l'ouverture d'un débat parlementaire sur le thème
de l'euthanasie.
Il est donc indispensable de reprendre la discussion, en essayant de préciser
les notions utilisées : une grande part du débat vient en effet
de ce que les différents interlocuteurs ne mettent pas les mêmes
choses derrière les mêmes mots.
DEFINITIONS :
Le premier mot à définir est celui d'euthanasie, ou plutôt
d'euthanasie active.
Lorsqu'un malade est en proie à une souffrance particulièrement
mal supportée, il arrive que le médecin se sente désarmé.
Il ne sait plus quoi faire, et il ne peut laisser le malade dans cet état.
Alors il le tue. Cela peut se faire de diverses manières, notamment par
un gaz , mais plus souvent par un médicament qui est le plus souvent
très simple.
Le problème est que, tout bien considéré, il n'existe
aucune situation qui impose le recours à l'euthanasie active pour mettre
un terme à une souffrance quelle qu'elle soit. Il n'est jamais nécessaire
de tuer les gens pour améliorer leur confort de vie : dans l'immense
majorité des cas le confort physique est très convenablement maintenu
par des moyens assez simples ; par exemple la morphine vient à bout de
90% des douleurs, à condition d'être maniée avec discernement
; de même la détresse psychologique peut être considérablement
améliorée par l'accompagnement.
Mais on parle souvent d'" euthanasie passive ". Le terme d'euthanasie
passive est l'un des plus ambigus qui soient, et il faudrait le bannir du vocabulaire.
C'est en gros le fait de renoncer à effectuer de soins à un malade,
de manière à ne pas prolonger sa vie. Mais il faut comprendre
que ceci recouvre des situations extrêmement différentes.
On a dit que dans les services de réanimation 50% des décès
proviennent d'un acte d'euthanasie. C'est évidemment faux : la réalité
est que la moitié des décès sont survenus après
que les réanimateurs ont constaté l'inutilité de leurs
efforts, et qu'ils on pris la décision d'abandonner les soins par crainte
de verser dans l'acharnement thérapeutique.
Il n'existe là aucune notion d'euthanasie.
La maladie est due à l'action de la nature. Toute action de l'homme
se définit toujours comme ce qui s'oppose au cours naturel des choses.
L'euthanasie est un comportement par lequel, au lieu de laisser faire la nature,
on cherche à en dévier le cours en l'accélérant.
Au contraire l'abandon thérapeutique est un comportement par lequel,
au lieu de chercher à dévier le cours de la nature, on décide
de laisser faire. La seule question qui se pose alors est technique : les réanimateurs
ont-ils bien apprécié la situation en décidant que le malade
est perdu ?
Prenons maintenant l'exemple de cette malade de 95 ans, lucide, qui a décidé
après une bronchite au demeurant guérie qu'elle ne voulait plus
manger ni boire, encore moins être soignée. La solution technique
est simple : il faut la perfuser, mettre une sonde gastrique, attacher les mains
de la malade pour l'empêcher d'arracher ses sondes et la traiter de force.
Nous avons choisi de ne pas le faire, considérant que la décision
de la malade était claire, que de toute manière elle parviendrait
à ce qu'elle voulait, et que la perte de qualité de vie imposée
par ce traitement agressif était inacceptable en regard du bénéfice
attendu en termes de durée.
Il se peut que l'équipe ait mal apprécié la situation.
Mais il ne s'agit pas là d'euthanasie. Certains prétendront voir
là une non-assistance à personne en danger mais on discutera cette
notion plus loin.
Cette patiente de 87 ans, grabataire, démente, ne communiquant plus,
présente un trouble apparemment grave et d'origine inconnue. La solution
technique est simple : il faut la transférer dans un grand centre et
procéder à des examens agressifs et complexes. Après concertation
avec la famille, nous y avons renoncé, considérant que le pronostic
à court terme n'est pas bon, et qu'il ne convient pas d'assombrir les
derniers jours de la malade par des investigations pénibles, que le transfert,
le changement d'équipe soignante, le dépaysement de la malade,
l'agressivité des gestes proposés, sont des facteurs susceptibles
d'aggraver considérablement l'état de la malade, et de mettre
sa vie en danger, que les examens envisagés ont toute chance d'aboutir
à des diagnostics pour lesquels aucun traitement ne pourrait être
mis en oeuvre.
Il se peut là aussi que l'équipe ait été trop pessimiste
; mais l'erreur d'appréciation ne saurait être assimilée
à une euthanasie.
Par contre, si cette patiente se met à faire une pneumonie, faut-il
la traiter en considérant qu'elle doit en guérir, ou faut-il s'abstenir
au motif qu'elle est au bout de sa vie, qu'il faut bien mourir de quelque chose,
et que la mort qui se propose là est somme toute assez confortable ?
Il arrive en effet que le médecin se sente en position de devoir décider
de quoi le malade doit mourir. Le choix est ici délicat, car les risques
d'erreur d'appréciation sont grands ; mais il semble que le médecin
qui s'abstiendrait totalement pourrait peut-être là être
taxé d'euthanasie passive. On serait dans le même cas si on avait
affaire à un malade atteint de cancer, et pour qui on renoncerait à
une chimiothérapie qui, pourtant, permettrait sans doute de lui donner
trois mois de vie supplémentaires, sous prétexte que ce sursis
ne vaut pas la peine d'être vécu.
On voit que dans ce débat l'essentiel de la difficulté n'est
pas dans le fait de savoir s'il y a ou non euthanasie, mais dans le fait que
la décision ne peut être prise qu'en pesant toute les données
de la situation. Autant dire que toute décision est forcément
individuelle, non systématisable, et toujours douteuse.
On parle aussi du " droit de mourir dans la dignité " : il
existe des gens qui considèrent que la fin de la vie ne les intéresse
pas, et que, quels que soient les moyens qu'on déploiera pour assurer
leur confort, ils ne veulent pas vivre ces instants-là. Leur revendication
est de pouvoir décider alors de leur mort. La question qui est posée
là est celle du droit au suicide, et il ne s'agit pas d'euthanasie.
Cette question est sans doute la plus difficile, et c'est là que le
malentendu est assurément le plus total ; la mauvaise foi également.
Car les militants de l'Association pour le Droit de Mourir dans la Dignité
se prévalent du résultats des sondages : ces sondages indiquent
que 75% des Français souhaitent qu'on mette fin à leurs jours
dans le cas où leur fin de vie se déroulerait dans des souffrances
insupportables. Mais ceci n'a aucun rapport avec la question posée !
On imagine bien que personne ne souhaite mourir dans des souffrances insupportables,
et l'anomalie est qu'il n'y ait que 75% des gens pour réclamer la mort
: les 25% restants doivent être des masochistesÉ En ce qui me concerne
il va de soi que je souhaite qu'il soit mis fin à mes jours en cas de
souffrances insupportables. Le problème est qu'il n'existe aucune situation
où le confort ne puisse être assuré. Le sondage doit donc
être refait avec une question plus honnête : " Sachant que
nous vous garantissons une fin de vie sans souffrances insupportables, souhaitez-vous
quand même qu'on mette fin à vos jours ? ". On pourrait alors
distinguer ceux qui ne veulent pas vivre la souffrance, et réclament
l'euthanasie dans ce cas et ceux qui veulent simplement écourter une
fin de vie jugée sans intérêt, et qui réclament une
aide au suicide.
Il y a enfin des situations exceptionnelles : car toute règle a des exceptions,
même si on ne voit pas très bien quelle situation pourrait ne pas
être réglée par le recours au sommeil induit, qu'on présentera
plus loin. Mais on doit rappeler d'une part que les choses exceptionnelles,
précisément, ne sont pas fréquentes ; d'autre part que
la loi n'a aucune capacité à traiter les exceptions.
LA LOI :
La loi n'est rien d'autre qu'un ensemble de conventions destinées à
organiser la vie en société. Il s'ensuit deux conséquences
:
D'une part la loi ne connaît pas d'autre critère que l'efficacité.
En particulier elle n'a que faire de la morale ou de l'éthique. C'est
ainsi que les faux-monnayeurs sont passibles de peines plus lourdes que les
violeurs : la société tolérerait plus facilement l'insécurité
sexuelle que l'insécurité monétaire... Ou encore on sait
que dans les Etats-Unis de l'époque du western, les voleurs de bétail
étaient pendus plus systématiquement que les assassins. C'est
que l'élevage extensif ne pouvait être sécurisé,
et que toute l'économie américaine s'effondrait si on ne pouvait
plus pratiquer l'élevage. La société de ce temps-là
pouvait donc tolérer en son sein quelque brutes, mais pas de voleurs
de chevaux. De la même manière la loi anglaise prévoyait
la peine de mort systématique en cas de meurtre d'un policier : c'est
que les policiers anglais ne sont pas armés. En pratique il est souvent
efficace de fonder une loi sur la morale, mais c'est là un simple concours
de circonstances : les mathématiques modernes feraient aussi bien l'affaire
si les lois en résultant étaient efficaces .
En aucun cas d'autre part la loi ne peut prendre en compte les exceptions.
C'est même le contraire qui se produit. Si les hommes édictent
des lois, c'est parce qu'ils sont incapables de régler le problèmes
au cas par cas dans de bonnes conditions. On doit méditer ce point particulièrement
effarant : la démocratie est un système dans lequel tous les citoyens
sont soumis aux mêmes lois ; cela veut dire qu'on s'en remet à
un papier du soin de régler les affaires humaines, faute de pouvoir s'en
remettre à l'intelligence de chacun. Il y a là quelque chose de
profondément désolant : le seul système réellement
digne de l'humain serait leÉ despotisme, dans lequel le prince utilise
sa sagesse pour régler les problèmes un par un dans le seul souci
du bien commun. Le problème est que le prince n'est jamais sage, ce qui
fait que le démocratie est le seul système pratiquement convenable
; ce n'en est pas moins désolant.
Il s'ensuit que la loi est une convention permettant de régler un problème
donné dans le cas général. Non seulement la loi ne permet
pas de résoudre les problèmes posés par les exceptions,
mais elle crée nécessairement des exceptions aux marges de la
question qu'elle résout. La loi est d'abord une définition.
Prenons par exemple la couleur : je vais par une loi définir le jaune
et par une autre loi le rouge. Puis je vais classer les nuances : il y a des
jaunes indiscutablement jaunes et des rouges indiscutablement rouges. Mais il
y a des jaunes pas très jaunes, qui tirent sur le rouge, et des rouges
pas très rouges, qui tirent sur le jaune. Plus je m'éloigne du
jaune et moins je suis à l'aise. A la marge du jaune il y a des couleurs
qui ressemblent au rouge, et à la marge du rouge des presque jaunes ;
bref il y a une couleur que je n'ai pas le droit de dire jaune ou rouge, il
y a une couleur qui échappe à la loi.
Naturellement, je vais résoudre le problème en créant
une nouvelle couleur que j'appelle orangée. Mais quand je l'aurai fait
je n'aurai rien fait d'autre que déplacer le problème : car il
y aura des orangés qui sont presque jaunes et d'autres qui sont presque
rougesÉ J'ai ainsi cru régler la question de la marge, mais en
réalité j'ai maintenant deux marges au lieu d'une.
Non seulement la loi n'est pas faite pour être juste (son seul critère
est l'efficacité), mais elle crée l'injustice : elle est faite
pour régler le cas général, mais plus on s'éloigne
du cas moyen moins bien elle s'applique ; il en va de la loi comme des planisphères,
qui sont justes à l'équateur et de plus en plus faux à
mesure qu'on s'approche des pôles. A la marge elle devient totalement
injuste. Et le problème n'a pas de solution : multiplier les lois revient
à multiplier les marges. Le plus bel exemple est sans doute celui de
la loi sur les internements psychiatriques : la loi de 1838 permettait d'enfermer
tous les fous ; son inconvénient était que, parfois, elle permettait
d'enfermer des sujets qui n'étaient pas fous ; la loi de 1991 permet
d'assurer que jamais on n'enfermera un sujet qui n'est pas fou ; l'inconvénient
est qu'il y a des fous, éventuellement dangereux, qu'elle ne permet plus
d'enfermerÉ
S'imaginer, donc, que la loi peut régler les exceptions, c'est ne rien
comprendre à ce qu'est une loi. S'imaginer qu'on peut faire une loi pour
chaque exception, c'est poursuivre l'utopie du cas par cas.
La question de l'euthanasie ne se pose que de manière exceptionnelle.
En toute hypothèse elle n'est donc pas du ressort de la loi. C'est un
simple cas d'école.
D'une manière générale il faut être très
prudent face à ce qu'on appelle des " cas d'école ".
Le cas d'école est une situation exceptionnelle qui permet de saisir
les limites d'un raisonnement.
Ainsi par exemple, on se prononce habituellement contre la torture au non du
respect de l'homme. Mais, objecte-t-on, que doit-on faire quand on arrête
un terroriste qui a caché une bombe menaçant de tuer de centaines
d'innocents ? Il n'est pas difficile de voir que dans ce cas aucune solution
n'est satisfaisante.
Toute la question est de savoir ce qu'on en conclut. Et il n'y a rien à
conclure d'une exception. La loi vise à régler des situations
concrètes et fréquentes, elle est dans le monde du réel.
Le cas d'école est une situation imaginaire, qui n'a rien à voir
avec le réel. Se produirait-elle que le cas d'école n'aboutirait
qu'au cas de conscience, ce qui veut dire que l'homme s'y trouverait, précisément,
démuni du secours de la loi et réduit à se servir pour
une fois de son cerveau.
LA FIN DE VIE DIFFICILE :
Tout de même, si la médecine permet de soulager la quasi-totalité
des situations, cela signifie précisément qu'elle ne les soulage
pas toutes. Très rarement on se trouve confronté à des
douleurs rebelles à la morphine ; il existe des troubles respiratoires
très pénibles ; des symptômes en apparence anodins, comme
des démangeaisons opiniâtres, un hoquet insupportable, des nausées
violentes, peuvent prendre le soignant en défaut. Face à ces situations
dramatiques, le médecin n'a alors que trois possibilités : assumer
son impuissance à aider le malade ; procéder à une euthanasie
; faire dormir le malade. C'est ce qu'on appelle le sommeil induit.
Le sommeil induit est l'acte par lequel le médecin décide de
plonger un malade dans l'inconscience. Ceci est effectué couramment en
réanimation lorsque les soins sont trop douloureux. De même on
peut décider, si le malade présente des symptômes particulièrement
pénibles, de l'endormir en attendant la mort. C'est le cas par exemple
lorsqu'il s'asphyxie. Fait capital, les médicaments qui sont actuellement
utilisés pour le sommeil induit présentent la particularité
de n'avoir aucune toxicité et d'être totalement réversibles
: le malade qui présente des troubles respiratoires pénibles peut
ainsi être endormi en quelques secondes pour être réveillé
aussi rapidement quand il a une visite.
Quelle différence entre le sommeil induit le " cocktail lytique
" ? Le cocktail lytique est pour les médecins de soins palliatifs
l'abomination de la désolation. De fait il est utilisé fréquemment
à l'hôpital pour entraîner des euthanasies. Il importe donc
de s'y attarder.
Le cocktail lytique, contrairement à ce que son nom paraît indiquer,
est très peu toxique. Cela est si vrai que les anesthésistes ont
longtemps utilisé des variantes du cocktail lytique (la " neuroleptanalgésie
") pour la chirurgie des sujets âgés fragiles, au motif que
ce type d'anesthésie était beaucoup moins dangereux que les autres.
Dans ces conditions, que lui reproche-t-on ? Deux choses : d'abord son caractère
désuet : il est trop peu dosé en morphine, ce qui fait que le
malade ne perd conscience qu'au prix de doses inutiles de sédatifs ;
d'autre part il existe maintenant des sédatifs infiniment plus maniables
que les neuroleptiques, permettant notamment un réveil plus rapide et
de meilleure qualité. D'autre part le fait que si, convenablement utilisé,
il est très peu toxique, il suffit de forcer les doses pour qu'il devienne
redoutable. Et les médecins qui le prescrivent en fin de vie le font
généralement en espérant bien qu'ils vont commettre une
imprudence. Ainsi se trouve réalisée une " euthanasie fortuite
", qui est tout de même un modèle d'hypocrisie.
Donc, quand les possibilités de soulager le malade sont épuisées,
on a toujours la ressource de le faire dormir. Mais cela n'est pas sans poser
des problèmes éthiques qui ne sont pas toujours simples : certes,
on ne tue pas, mais on supprime la conscience et l'aptitude à communiquer
; or la mort se définit, précisément, comme la perte définitive
de cette aptitude... C'est la raison pour laquelle on a parlé à
propos du sommeil induit d' " euthanasie psychique ". De fait il importe
d'être particulièrement vigilant quant à son utilisation
: le sommeil induit n'est légitime qu'en désespoir de cause, et
il doit être utilisé pour vaincre la souffrance du malade, non
celle de l'entourage, encore moins celle des soignants. D'autre part il doit
toujours être réversible. Le sommeil induit n'est pas une euthanasie
parce qu'on peut toujours revenir dessus.
Naturellement la question demeure de l'hypocrisie, dont les partisans de l'euthanasie
ne se font pas faute de nous taxer. On y reviendra en parlant de la dignité.
LES RISQUES DU METIER :
Prendre en charge un malade en fin de vie, c'est osciller perpétuellement
entre trois dangers : l'acharnement thérapeutique, la non-assistance
à personne en danger et le risque thérapeutique.
L'acharnement thérapeutique est le fait d'effectuer sur un malade des
soins dont on ne peut pourtant pas raisonnablement attendre de résultats
en termes de durée de vie.
La question de l'acharnement thérapeutique est la plus difficile de
toutes. D'un côté l'idée qu' " on fait souffrir le
malade pour rien " est une des grandes angoisses des malades, des familles
et des soignants . Le mouvement des soins palliatifs milite contre l'acharnement
thérapeutique, et on sait bien qu'il y a des médecins qui ne savent
pas jeter l'éponge. De l'autre, rien n'est plus hasardeux que de prendre
une décision d'abandon thérapeutique : les miracles existent,
et les erreurs d'appréciation aussi.
Le problème est que la famille nous dit : " Surtout, qu'il ne souffre
pas ". Ce faisant elle pense avoir tout dit, alors que cette demande est
la plus suspecte qui soit. Il ne faut pas méconnaître que la mort
n'est jamais un bon moment, et qu'il faut à tout prix être présent,
accompagnant. " Surtout, qu'il ne souffre pas " se décline
aisément, et devient très vite : " faites comme vous voulez,
je ne veux pas le savoir " ; on est là aux portes de l'euthanasie.
" Surtout, qu'il ne souffre pas " porte en germe le refus de vivre
cette souffrance qu'est le spectacle de la mort de l'autre ; on est là
aux portes du deuil anticipé. La voie est donc étroite entre l'abandon
thérapeutique et l'abandon tout court, pour ne rien dire de l'erreur
de pronostic.
Bref, si le refus de l'acharnement thérapeutique emporte l'adhésion,
il ne faut pas oublier ce que cela impose : d'abord une réflexion sur
le concept de non-assistance à personne en danger ; ensuite une position
claire vis-à-vis du risque de l'erreur de jugement ; enfin une droiture
absolue de tous les protagonistes : si le risque d' une erreur de jugement est
pris d'un cÏur léger, on tombe dans une perspective d'euthanasie.
La loi décrit l'infraction de non-assistance à personne en danger
: il importe que tout individu qui voit un autre dans une situation de danger
fasse tout ce qui est en son pouvoir pour écarter ce danger. Naturellement
cette obligation s'impose encore plus aux médecins, et longtemps ils
l'ont brandie pour éviter toute réflexion sur ce thème
; il est étrange de constater que ce sont maintenant les partisans d'une
loi sur l'euthanasie qui le reprennent, à seule fin de montrer l'inadéquation
des textes.
En fait les choses se présentent différemment : ce à quoi
la non-assistance à personne en danger oblige c'est à une intervention
appropriée. La loi ne précise pas ce qu'est un danger, et ce qu'est
une intervention appropriée. On ne connaît pas de texte prescrivant
que tout soit mis en oeuvre pour prolonger le plus possible la durée
de l'activité cardiaque... C'est la jurisprudence, et non la loi, qui
a longtemps permis d'assimiler le devoir d'assistance et la prolongation inconsidérée
de l'existence. En d'autres termes, la loi prescrit de secourir son semblable.
Elle dit que le sujet déprimé qui tente de mettre fin à
ses jours doit en être empêché. Elle se garde bien de dire
que tout sujet qui tente de mettre fin à ses jours est un déprimé
qui doit être secouru (mais le médecin, lui, ne peut guère
agir autrement : s'il le fait, il se condamne vite à ne plus pouvoir
aider les déprimés) ; elle se garde bien de dire que le seul danger
est le danger de mort.
Bref il est absurde de tirer du texte sur la non-assistance à personne
en danger la notion que le médecin est condamné à maintenir
les gens en vie. Il y a place dans la loi pour le respect de la volonté
d'autrui et la prise en compte de la qualité de sa vie.
Actuellement il est toujours possible d'assurer le confort en fin de vie. Cela
demande d'utiliser des doses adéquates des médicaments adéquats.
Le problème est que, même si les drogues utilisées sont
assez peu toxiques (c'est notamment le cas de la morphine ou des sédatifs),
on peut être amené à utiliser des doses ou des procédés
dont la sécurité n'est pas absolue : le sommeil induit est une
anesthésie générale, et on ne sait pas comment le malade
réagira à la première dose. Quoi qu'on en dise la morphine
aggrave tout de même l'état respiratoire des insuffisants respiratoires,
surtout s'ils sont encombrés. Il en résulte que l'utilisation
de ces procédés peut être dangereuse, voire entraîner
la mort. Il arrive même que le risque de tuer le malade en les utilisant
soit tellement grand que c'est presque une certitude. Mais même dans ce
cas il ne s'agit pas d'euthanasie : le médecin qui prend ce risque, parfois
énorme, a l'intention de soulager le malade, non de le tuer ; même
il s'appliquera à prescrire avec une grande rigueur, de manière
à minimiser le risque, et il surveillera plus étroitement encore
le malade. Il faut noter à ce sujet que l'un des textes les plus anciens
dont on dispose sur ce point est celui de Pie XII en 1958, qui déclare
que la douleur des mourants doit être calmée même au prix
d'un raccourcissement de la vie.
LE DOMAINE CONCEPTUEL DE L'EUTHANASIE :
Il est usuel de dire que morale et éthique désignent la même
chose : le Littré définit l'éthique comme " la science
de la morale " ; l'étymologie identifie ces deux notions, et C'est
vrai, notamment au plan étymologique : le latin appelle morale ce que
le grec appelle éthique.
Cependant cette étymologie même montre l'ambiguïté
du concept.
Car en français, le mot " mÏurs ", qui désigne
la manière dont les gens se comportent, a la même origine que le
mot " morale ", qui désigne la manière dont les gens
devraient se comporter. Cette relation provient du latin, ou mores désigne
les us et moralia les choses de la morale. En grec les choses sont pires puisque
eqoV désigne la coutume et hqoV désigne la vertu (d'où
en français " éthologie " et " éthique ").
La belle unité du concept d'éthique se fendille ainsi dangereusement,
et ceci invite à réfléchir sur l'usage qui peut être
fait des mots dont nous disposons.
La notion d'éthique peut être comprise à partir d'une réflexion
sur un thème comme le racisme.
Il convient d'admettre en effet que nous n'avons à opposer aux thèses
racistes aucun argument sérieux. La position officielle (Ruffié,
Jacquard, MonodÉ) est qu' " il n'y a pas de races dans l'espèce
humaine ". Or ceci correspond à un triple non-sens.
Non-sens philosophique : " il n'y a pas de races dans l'espèce
humaine ". Il n'y a pas de races du tout, et dans aucune espèce
animale. La notion de race ne correspond pas le moins du monde à un objet
concret, c'est une simple catégorie fabriquée par les hommes en
vue de faciliter le classement des animaux. Autant dire que je suis libre de
créer des races comme il me convient.
Non-sens scientifique : la démarche du zoologiste est de classer les
animaux en fonction de critères de ressemblance le long d'une arborescence
qui comporte les ordres, les embranchements, les classes, les groupes, les familles,
les genres, les espèces, etc. Ainsi le requin-marteau est un requin,
donc un sélacien, donc un poisson, donc un vertébré, donc
un animal. Ce classement est pertinent, ce qui signifie que le fait de classer
correctement un animal permet d'en déduire des caractéristiques.
Ainsi le fait d'observer une colonne vertébrale fait classer l'animal
parmi les vertébrés ; on peut alors affirmer que cet animal a
deux yeux, et qu'ils ne sont pas à facettes. De la même manière
dans les animaux il y a les vertébrés, dans les vertébrés
les mammifères, dans les mammifères les primates, dans les primates
homo sapiens.
Il n'existe aucune raison de ne pas continuer : peut-on définir dans
l'espèce homo sapiens des clivages pertinents ? Cela reste à voir.
Mais tous les éleveurs savent que parmi les vaches il y a la frisonne,
qui est noire et blanche, la charolaise, qui est blanche, et la blonde d'Aquitaine,
qui est ocre. De même chez l'homme il y a les Blancs, les Noirs et les
Jaunes. Ce classement est-il pertinent ? Cela reste à voir. Mais tous
les éleveurs savent que la frisonne est meilleure laitière, la
charolaise meilleure pour la viande et la blonde d'Aquitaine polyvalente. De
même il semble bien que les Noirs courent plus vite que les Blancs, et
que les Blancs nagent plus vite que les Noirs. Ce peut être là
un simple facteur culturel, mais outre que le déni de la différence
relève largement de la pétition de principe, on ne voit guère
où serait le scandale si on reconnaissait de telles différences.
Allons plus loin : on ne saisit pas davantage au nom de quoi on refuserait d'envisager
des différences intellectuelles.
Ce qui fait le racisme, ce n'est pas la notion de race mais le fait d'affirmer
que certaines races sont inférieures.
Bref nous n'avons aucun argument scientifique à opposer à ces
gens-là. Et ceci conduit au non-sens stratégique : car il faut
accepter d'en arriver au complet dénuement intellectuel pour pouvoir
découvrir le seul argument qui vaille face aux racistes. Cet argument
est éthique, et il est éthique parce qu'il n'est pas scientifique
: il s'agit d'une libre décision de ma volonté : l'homme est un
animal qui s'abstient de créer des catégories au sein de sa propre
espèce. La seule réponse aux thèses racistes, c'est la
fraternité humaine.
Dire cela, c'est formuler un propos qui a la structure d'une définition
: l'homme est un animal quiÉ Il importe de réfléchir sur
ce point : car à l'homme appartient le privilège de faire venir
les objets à l'être en les nommant. Rien n'existe autour de moi,
qu'une bouillie moléculaire au sein de laquelle, par une libre décision
de ma pensée, j'isole un amas moléculaire particulier que je nomme
" moi ", et que je distingue d'un autre amas moléculaire que
je nomme " la chaise ", lesquels baignent dans un amas moléculaire
que je nomme " l'air ". Alors seulement les choses se mettent à
exister. De même les chevaux n'existent pas. Ce qui s'est produit c'est
que je me suis promené dans la prairie et que j'ai observé des
animaux qui se ressemblaient ; j'ai donc décidé de leur donner
un nom en commun, et depuis lorsque je vois un animal qui ressemble à
ceux que j'ai ainsi dénommés, je dis : " c'est un cheval
".
Notons à ce sujet :
Que la Bible ne déclare pas autre chose : Dieu créa les animaux,
puis il les amena devant l'homme pour voir comment celui-ci les appellerait.
Que ce qui précède tranche en quelques phrases le débat
central de la philosophie. On croit savoir que les choses sont un peu plus compliquées.
Bref, l'homme apparaît comme l'animal qui définit. Il est ainsi
amené à se définir lui-même. On peut alors penser
l'éthique comme la discipline par laquelle l'homme en devenir au sein
du monde se donne à lui-même l'être en disant ce qu'il est.
Toutes les propositions de l'éthique sont de la forme : " L'homme
est un animal quiÉ ".
Cette définition de l'éthique n'annule pas les autres. Elle ne
prétend pas davantage être la seule recevable, ou avoir raison
contre d'autres visions du problème. Elle indique simplement une autre
manière d'agencer les propositions. Toute la question est de savoir si
cette manière de faire est plus performante que les définitions
usuelles. Et si a contrario elle pose des problèmes plus difficiles.
Or il ne faut pas se cacher qu'elle en pose : par exemple, que serait une éthique
chrétienne ? Ce qu'en effet la Bible dit, c'est que si l'homme est l'animal
à qui échoit de définir les autres , il ne lui appartient
pas de se définir lui-même : l'homme est l'animal qui peut manger
de tous les arbres du jardin, sauf de celui de la connaissance du bien et du
mal, ce qui suggère que le champ de l'éthique, précisément,
lui est interdit ; la base éthique de la définition de l'homme
est du domaine divin. Ceci pose incontestablement problème au regard
de la définition de l'éthique ci-dessus proposée ; il n'est
pas sûr que cette difficulté soit insurmontable.
La constatation d'une similitude étymologique entre éthique et
morale ne saurait nous lier, car l'étymologie ne suffit pas à
tout décider dans une langue : les mots ne sont que des outils, et une
des conditions de la pensée droite est que des notions distinctes soient
nommées par des mots distincts, et qu'inversement des mots distincts
nomment toujours des notions distinctes . Or, s'agissant de la morale et de
l'éthique, il demeure qu'en français nous avons deux mots, et
qu'au plan des concepts il y a bel et bien deux choses distinctes. Ne serait-il
donc pas possible d'affecter chacun des uns à chacune des autres ?
L'homme reconnaît le plus souvent qu'il n'est pas autorisé à
faire tout ce qu'il veut. Il existe un certain nombre de choses qu'il s'interdit
ou s'impose. Parmi celles-ci, la plupart sont interdites ou obligatoires en
raison d'un dommage qui pourrait en résulter pour autrui. Mais il existe
un petit groupe d'actions que l'homme s'interdit ou s'impose alors qu'on ne
voit guère quel tort cela pourrait causer à un autre. Ce que nous
proposons, c'est de dire que les premières sont dans le champ de la morale,
et les secondes dans le champ de l'éthique.
Supposons par exemple que mon ami me demande de porter ce bijou à cette
dame. Je prends le bijou et la garde pour moi. J'ai fait du tort à la
dame, qui n'a pas reçu le bijou ; j'ai fait du tort à mon ami,
qui saura que la dame n'a pas reçu son cadeau. Il est facile de voir
que j'ai mal agi.
Supposons maintenant que mon ami me demande de jeter ce bijou à la mer.
Je prends le bijou et la garde pour moi. Incontestablement mon action est mauvaise
et pourtant mon ami n'a subi aucun dommage .
On pourrait dire (philosophiquement les choses sont moins simplistes, mais
cette distinction a une énorme valeur pratique) que la morale concerne
ma relation à l'autre, alors que l'éthique concerne ma relation
à moi. Naturellement toute position morale repose sur une position éthique
: si je ne vole pas (morale), c'est parce que je ne suis pas quelqu'un qui vole
(éthique) ; mais l'inverse n'est pas vrai : il existe des positions éthiques
qui n'ont aucune conséquence morale.
Par exemple, la peine de mort n'est pas un problème moral : rien ne
s'oppose en morale à ce que la vie d'un homme soit réclamée
pour prix de sa faute. La question est purement éthique : L'homme est-il
un animal qui peut désespérer de son semblable au point de lui
prendre sa vie ?
Il est des domaines où cette distinction entre éthique et morale
prend une importance capitale : c'est notamment le cas de la bioéthique.
On peut même aller plus loin : si la bioéthique apparaît
si souvent dans l'impasse, c'est peut-être parce qu'elle méconnaît
cette différence fondamentale.
Ainsi la question des mères porteuses ne pose aucun problème
de morale. Soit une femme qui veut un enfant et ne peut en avoir, et qui rencontre
une femme qui peut avoir un enfant et n'en veut pas ; elles se mettent d'accord
et, moyennant un dédommagement, la femme qui peut avoir un enfant le
portera pour le remettre à sa naissance à celle qui en veut un.
Il s'agit d'un contrat passé librement entre deux personnes dans un but
louable ; la morale n'a rien à redire . Sur le plan éthique par
contre les problèmes se posent très rapidement : entre autres,
que signifie le fait de payer pour un enfant ?
Dès que la discussion éthique paraît aboutir à des
résultats pratiques, il faut se montrer particulièrement prudent.
Ainsi les manipulations génétiques sur l'humain font l'objet
de restrictions sévères. Le motif habituellement invoqué
est le risque écologique. Mais il va de soi que ce qui est utilisé
ici s'appelle alors le principe de précaution, qui n'a que peu à
voir avec l'éthique. La question réellement posée est de
savoir si l'humain en tant qu'humain est défini par son patrimoine génétique
d'une manière telle qu'il ne puisse y avoir accès. Cela pose la
question éthique de manière radicale et inconfortable, puisqu'on
ne voit plus guère dès lors comment justifier les manipulations
à but thérapeutique.
De même il est interdit d'indemniser le don d'organes. La raison invoquée
est ici le risque de dérapage. Ce risque est réel, et on sait
quels abus sont commis dans ce domaine. Mais cette raison relève de la
morale, et non de l'éthique. Une bonne manière de poser cette
question en éthique est de demander si l'homme a le droit de disposer
de son corps au point de pouvoir le vendre.
Même si la brièveté de ce texte interdit d'aller trop loin
dans cette voie, on ne prend guère de risques en affirmant qu'une des
principales caractéristiques de l'éthique est qu'elle ne sert
à rien.
Quelle pourrait être alors la visée éthique ? On peut essayer
de s'en faire une idée en réfléchissant sur des questions
qui, peut-être, ne sont pas exactement éthiques mais qui posent
tout de même des problèmes agaçants.
C'est le cas de l'échographie obstétricale. On ne voit guère
pourtant ce qu'on pourrait objecter à cette pratique. Ceci cependant
: l'échographie obstétricale permet de voir l'enfant avant l'accouchement.
Depuis qu'on la pratique, il est devenu commun de parler à l'enfant,
de le soigner, de l'opérer. Mais le fait d'établir avec cet enfant
une relation (concrète autant que symbolique) aussi forte aboutit à
une difficulté : comment peut-on désormais définir la naissance
? Jusqu'alors l'enfant naissait en sortant du ventre de sa mère ; peut-on
dire de nos jours qu'il n'est pas né, cet enfant à qui l'on parle
? On sait d'ailleurs qu'il existe des civilisations où l'enfant n'est
réellement né que lorsqu'on lui a donné son nom ; or nos
jeunes couples modernes nomment l'enfant dès qu'ils en connaissent le
sexe É Mais dans la mesure même où on touche à la
définition de la naissance, on touche, peu gravement peut-être
mais réellement, à la définition de l'humain.
De la même manière, on sait que la ménopause est maintenant
considérée à juste titre comme une source majeure d'infirmités
(aggravation du risque cardio-vasculaire, fracture du col du fémur).
Il est donc devenu évident que la ménopause doit être traitée.
La question qui est posée aux médecins est de savoir combien de
temps on doit traiter la ménopause ; et l'accord se fait sur 5 à
7 ans. Mais quelle est la justification de cette durée ? Rien, biologiquement,
ne s'oppose à l'idée de traiter indéfiniment. Mais faisant
cela on ralentit l'essentiel du processus de vieillissement chez la femme, qui
voit en quelque sorte sa jeunesse se prolonger. Ce qui gêne ici, c'est
peut-être le vertige qui prend à l'idée que les hommes auraient
inventé l'eau de jouvence, et surtout que seules les femmes en profiteraient.
: jusqu'alors les femmes vieillissaient plus vite que les hommes. C'est maintenant
l'inverse, tant il est vrai que les vieillissement est d'abord vieillissement
du pouvoir de séduction. Ce qui se trouve ainsi bouleversé c'est
le rapport de l'homme à la femme, et dans cette toute petite mesure on
touche encore à la définition de l'humain.
On voit ainsi ce que peut être la visée éthique : la question
que se pose l'éthique est celle-ci : à quelles conditions puis-je
me considérer comme un humain au moment où je me prépare
à entrer en relation avec l'autre ? Et on voit du même coup l'erreur
la plus fréquemment commise quand on prétend parler d'éthique
: l'éthique ne vise pas ce que je pense de l'autre, mais ce que je pense
de moi.
Si l'on consent à ce renversement, alors bien des difficultés
s'évanouissent. La question de l'euthanasie par exemple peut être
abordée d'une manière totalement différente.
Il arrive souvent au cours des discussions sur l'euthanasie que l'un des intervenants
rapporte le cas de tel ou tel patient qui a posé une demande d'euthanasie
en pleine lucidité, en pleine sérénité. Dans ces
conditions le groupe répond habituellement de deux manières :
soit en estimant qu'il ne s'agissait pas réellement d'une demande d'euthanasie,
soit en faisant observer que le malade était certainement bien plus en
souffrance qu'il n'y paraissait.
On a évidemment raison de parler ainsi, et devant une demande d'euthanasie
le devoir du soignant est de s'acharner à rechercher les signes de souffrance
méconnus, et à décrypter la demande réelle du malade.
Mais il faut remarquer que les réponses qui sont ainsi faites sont les
réponses qui nous arrangent, celles qui permettent de maintenir à
peu de frais le tabou de l'euthanasie.
Le véritable courage est de reconnaître qu'il existe, même
si c'est très rare, des demandes d'euthanasie légitimes, justifiées,
recevables . Dire autre chose, c'est s'interdire d'entendre le malade, c'est
s'ériger en juge de ce qu'il pense réellement, ou de ce qu'il
a le droit de vouloir. Il fait s'acharner à écouter le malade,
à condition toutefois que le projet ne soit pas de l'écouter jusqu'à
ce qu'il nous ait dit ce que nous voulions entendreÉ
Il y a donc des demandes d'euthanasie recevables. Du point de vue de la morale,
la chose ne fait aucune difficulté, et rien ne s'oppose à ce qu'on
accède au désir de quelqu'un s'il veut voir ses jours abrégés.
Le seul problème est d'ordre éthique : l'homme est un animal qui
ne tue pas son semblable. L'euthanasie est interdite, non pas parce que sa demande
est illégitime, mais parce que sa réalisation l'est. Quiconque
admet en éthique l'euthanasie admet du même coup que l'homme peut
désespérer de son semblable au point de lui prendre sa vie, ce
qui légitime la peine de mort.
Depuis quelques dizaines d'années l'éthique fait l'objet d'un
débat. Il y a en gros deux manières de considérer le problème.
Il y a tout d'abord ce qu'on peut appeler la conception classique de l'éthique,
celle qu'on pratique en France et en Allemagne : Elle se fonde sur l'idée
qu'il y a des principes, et que l'éthique obéit à des règles.
C'est dans cette perspective qu'ont écrit Aristote, Descartes, ou Spinoza
; mais c'est surtout à Kant qu'on fait référence. Il s'agit
de définir ce que l'homme a le droit de faire et ce qui lui est interdit.
La conséquence de cette position est que lorsque l'éthique se
charge d'un problème elle a pour objectif de l'examiner et de tâcher
d'en dégager les fondements rationnels, au moyen d'un raisonnement philosophique
rigoureux. Cette fondation en raison aboutit à une vision claire des
situations, avec l'inconvénient de parvenir éventuellement à
la conclusion que le problème n'a pas de solution. C'est l'éthique
qui pose des questions.
Mais il existe une autre manière de prendre le problème ; c'est
celle qui se développe dans les pays anglo-saxons ; ici les référents
sont Hobbes et Locke. Dans cette manière de voir on dit qu'il n'y a pas
de principes. Ce qui est bon pour l'homme est éthiquement acceptable.
On peut alors envisager une éthique du moindre mal. La conséquence
est que lorsqu'elle se charge d'un problème elle a pour objectif de trouver
coûte que coûte une solution, qui ne peut être alors que la
moins mauvaise possible, avec l'inconvénient d'être souvent très
mal assurée en raison. C'est l'éthique qui donne des réponses.
Par exemple comment aborder la question de l'avortement thérapeutique
? Que se passe-t-il dans le cas d'un fÏtus atteint d'une malformation incompatible
avec la vie : faut-il imposer à mère de mener à son terme
une grossesse dépourvue de sens ?
L'éthique classique fait observer que s'il est douteux que la vie humaine
commence dès la conception, il demeure en revanche certain qu'un fÏtus
de cinq mois est un être humain. Il n'y a donc pas de solution, car il
est difficile de laisser la mère en détresse, et on ne voit pas
qu'il soit possible de tuer un être humain. L'issue est alors de dire,
ce qui tout de même laisse un peu insatisfait, que la maternité
est un risque et que l'homme n'est homme que pour autant qu'il assume ces risques.
L'éthique anglo-saxonne n'a pas ces hésitations : le fÏtus
est un être humain, certes, mais il y a des degrés dans les niveaux
d'humanité : elle rappellera que la souffrance est une notion largement
culturelle, ce qui fait que la mère est plus susceptible de souffrir
que le fÏtus. Dans ces conditions le moindre mal est de tuer le fÏtus.
Naturellement on voit tout de suite l'énorme danger qu'il y a à
entrer dans cette voie : que signifie la notion de " niveaux d'humanité
" ? Comment en fixe-t-on les limites ? N'y a-t-il donc pas des niveaux
d'humanité chez les personnes âgées, et le dément
n'est-il pas tout de même moins humain que le non-dément ? N'aurait-on
pas raison alors de dire que le moindre mal est d'orienter les dépenses
de santé vers la prise en charge des non-déments ?
Les tenants de l'éthique anglo-saxonne ne manquent certes pas de dire
que tout de même ils ont du bon sens, et qu'ils savent se garder de ces
excès. Mais outre qu'ils ne s'en gardent pas si bien que cela (comme
en témoigne par exemple le débat sur l'opportunité de commercialiser
le génome), il ne faut pas oublier que si l'éthique est nécessaire,
c'est précisément parce que le bon sens ne suffit pas.
Cette distinction entre deux formes d'éthique est une très ancienne
histoire : il est facile de la faire remonter aux débuts de la pensée
grecque.
Les hommes de cette époque prenaient conscience avec étonnement
de ce qu'il y avait un monde autour d'eux, et qu'on pouvait le connaître.
Mais je connais le monde grâce à mon cerveau, et je le décris
grâce à des mots. Par exemple si je vois cette feuille de papier
c'est qu'elle existe ; mais en fait ce n'est pas si sûr : car il faut
s'entendre sur ce que je vois.
ß Je vois une feuille de papier, c'est-à-dire un fragment d'une
matière faite avec la pâte à bois procurée par un
arbre.
ß Je vois une feuille de papier, c'est-à-dire un objet que je
peux utiliser pour écrire.
ß D'ailleurs il n'y a pas de feuille de papier : ce qu'il y a c'est un
simple amas de molécules ; et c'est par un effort de ma pensée
que j'isole un amas particulier que j'appelle l'air, un autre amas que j'appelle
ma main, et un troisième que j'appelle la feuille de papier.
Ce débat peut sembler oiseux, il ne l'est pas, car c'est précisément
cela qui arrive au dément : si l'objet qu'il voit est simplement un cylindre
gris plus large que haut avec une partie horizontale plus étroite, il
y a peu de chance pour qu'il arrive à se servir d'une casserole. Ce dont
nous savons nous servir, ce n'est pas d'un cylindre gris plus large que haut
avec une partie horizontale plus étroite, mais d'une casserole. C'est
parce que nous nommons les choses qu'elles deviennent des objets. La fonction
du langage est une fonction d'appropriation, d'humanisation, c'est la parole
qui nous rend maîtres du monde. On croise ici sans doute la notion heideggerienne
d'util.
La question est en bref de savoir si ce que je perçois existe en soi,
ou si c'est un simple perception.
Et au départ les hommes pensent que c'est la deuxième position
qui est la vraie :
ß Héraclite dit : " Nul ne peut se baigner deux fois dans
le même fleuve " ; tout change, le réel est instable, et s'il
est instable on ne peut le connaître.
ß Parménide, qu'on lui oppose souvent, dit cependant : "
Car même chose sont et le penser et l'être " ; si je pense
quelque chose cela existe et si je ne le pense pas cela n'existe pas.
ß Protagoras déclare : " L'homme est la mesure de toute chose
", ce qui revient à dire qu'il n'y a pas de principes, et que rien
n'existe sinon ce que l'homme peut décider.
C'est Socrate qui fera évoluer le esprits en soutenant qu'il y a un
réel en soi. Ainsi il dit par exemple que je sais reconnaître un
lit. Mais si je sais le reconnaître, c'est parce qu'il y a beaucoup de
lits, qu'il existe une notion de lit. Cette notion, Socrate l'appelle l'"
idée " de lit, et il pose que cette idée existe en soi, et
que nous l'avons connue dans une vie antérieure, etc. Ainsi donc Socrate
pose qu'il y a des principes ; l'homme n'est pas la mesure de toute chose, le
réel s'impose à lui, et il doit des comptes.
On méconnaît souvent que le grand combat de Platon se livre contre
les sophistes. Mais quel était l'enjeu ? Les sophistes partaient du principe
que puisqu'il n'y a pas de réalité on peut jouer avec les mots
et s'en servir comme d'outils. Platon pensait, lui, que les mots sont le reflet
sacré d'une réalité. A noter que le débat en fait
était politique : Athènes avait perdu son pouvoir dans la terrible
guerre du Péloponnèse, et il s'agissait de recréer ses
institutions ; Platon penchait pour l'aristocratie, les sophistes pour la démocratie
; c'est un combat droite-gauche, un combat entre Michel Foucault et Raymond
Aron, (et Platon, notre Platon se révèle un penseur de droite).
Ce combat traversera toute la philosophie, jusqu'à Heidegger, et nous
n'en sommes pas sortis, loin de là, d'autant que l'enjeu est immense
: il y va de notre capacité à connaître.
Bref, pour ce qui nous concerne, que peut-on dire ?
Certes, il n'est pas possible de se borner à une éthique rationaliste
de type kantien : elle est trop souvent prise en flagrant délit d'impuissance,
et on a vu que les conclusions qui se tirent alors sont souvent très
dures ; c'est un discours réactionnaire. D'un autre côté
on ne peut accepter l'éthique empiriste avec les monstrueuses dérives
qu'elle provoque déjà : le stalinisme en est un exemple suffisant.
Ce que je crois c'est d'une part que le plus urgent pour notre civilisation
est sans doute de retrouver un peu de rigueur intellectuelle ; d'autre part
qu'il convient d'imaginer un mouvement de va-et-vient : certes il y a une éthique
qui pose des questions et une éthique qui donne des réponses,
mais si l'on veut à tout prix trouver les bonnes réponses il vaudrait
mieux commencer par poser les bonnes questions, de sorte qu'une analyse éthique
complète ne peut faire l'économie d'une fondation en raison, quitte
à redescendre des cimes où elle se sera hissée pour en
tant que de besoin mettre les mains dans le cambouis. On doit d'abord dégager
les principes. Ensuite il faut sans doute, dans une seconde étape, décider
concrètement ce qu'on veut faire, et s'il le faut on choisira de violer
les principes. Mais une précaution indispensable est de pouvoir dire
à chaque fois quels principes on a violés, et pourquoi on l'a
fait.
On a vu que l'euthanasie n'est pas du domaine de la loi. Elle n'est pas non
plus du domaine de la morale : il s'agit d'un acte compassionnel, effectué
dans le but de venir en aide à autrui sans aucun bénéfice
personnel ; de même l'exercice du droit au suicide ne lèse personne
d'autre que le suicidant. Les questions posées sont donc d'ordre éthique
: elles sont de la forme : l'homme est-il quelqu'un quiÉ ? Et il y a
au moins deux manières de dire la question posée. D'abord, l'homme
est-il quelqu'un qui tue un autre homme ? Ensuite, que signifie le fait de dire
qu'une vie n'est plus bonne qu'à être supprimée ? Ce qui
revient à demander : l'homme considère-t-il la vie comme un absolu
?
LA QUESTION DE LA DIGNITE :
Le droit de mourir dans la dignité apparaît inaliénable.
L'un des points les plus tristement comiques dans cette affaire est qu'autour
de la notion de dignité les tenants de l'euthanasie et les militants
des soins palliatifs font surenchère de zèle et assaut d'amabilités.
Alors qu'en fait le malentendu est massif : on a oublié de dire ce qu'est
la dignité. Il faut dire que la chose n'est pas simple, à en juger
par cet article de l'European Journal of Palliative Care où un auteur
s'essaye à définir la dignité et ne peut parler que de
pudeur, de décence, de respect, toutes choses qui certes ont à
voir avec la dignité mais n'en sont pas pour autant des synonymes.
Mais la question de la dignité demande à être clarifiée.
Reprenons donc la discussion sur ce point : il est probable en effet que sous
ce terme on entend des notions très différentes.
Un point tout d'abord, qui va renvoyer à la problématique précédente
et au combat entre Platon et les sophistes. Il est fréquent d'entendre
dire : " Vous avez votre conception de la dignité, j'ai la mienne,
vous ne pouvez pas m'imposer la vôtre ". Cette manière de
voir est totalement fausse.
Il y a des mots, et il y a des choses. Les mots servent à désigner
des choses. La première nécessité pour se parler, c'est
de vérifier que les mots servent à désigner la même
chose pour tout le monde. Dès lors il y a deux positions :
ß Soit on dit : le mot " dignité " existe, et chacun
a le droit d'y mettre ce qu'il veut : c'est le mot qui crée la chose.
Il faut donc accepter que les avis sur la dignité soient divergents :
c'est la position des sophistes.
ß Soit on dit : la dignité est une notion qui existe. Avant d'en
parler il faut se mettre d'accord sur ce qu'on entend par là, et s'il
s'avère que sous le nom de dignité on regroupe des notions différentes,
alors il faudra trouver un nom pour chaque notion : le mot est au service de
la chose. C'est la position des platoniciens.
Or il est probable que sur ce point c'est Platon qui a raison : si on ne se
met pas d'accord sur les mots, on a peu de chance de pouvoir se parler.
Il faut donc essayer d'analyser le concept de dignité. Et on observe
que deux opinions s'affrontent : pour l'une la dignité est une valeur
inaliénable de tout être humain ; pour l'autre il s'agit d'une
notion subjective, dont la personne même est seule juge. On retrouve ici,
soit dit en passant, notre vieux clivage : les platoniciens diront que la dignité
est une valeur absolue, transcendante, dont l'homme n'a pas la maîtrise,
les sophistes penseront au contraire que c'est moi qui juge de ma dignité.
Rappelons tout d'abord que le mot tire son origine du latin. La dignitas est
une notion juridique : il s'agissait d'un titre honorifique qu'on attribuait
à certaines personnalités. Le fait de recevoir la dignitas impliquait
que les autres modifient leur comportement : on se levait devant le chevalier,
on ne parlait pas avant le sénateur, etc. En d'autres termes l'attribution
de la digintas avait avant tout des effets visibles. C'est cette notion qu'on
retrouve dans des formulations comme : " Il a été élevé
à la dignité de commandeur de la Légion d'Honneur ".
C'est également cette notion qui permet de dire : il a reçu un
cade